Sans Titre, 2016

(Extrait)

Un homme qui dort *


* Les notes de bas de page en italique dans ce chapitre sont une réécriture en fome de poésie des passages de l’ouvrage de Georges Perec, Un homme qui dort

Je me demande qui précède quoi, le vouloir ou le pouvoir, le pouvoir ou le vouloir. Ne pas pouvoir parler sa langue mène-t-il à ne pas vouloir parler ? Ou ne pas vouloir parler entraine à ne pas pouvoir parler ? * Je ne sais pas. J’ai été une fois à Marseille. Je ne sais pas si je peux dire que j’y ai habité. J’y suis resté pendant un mois avec dix autres inconnus. Ils venaient du monde entier. Dans un appartement inconnu, dans un quartier inconnu dans une ville inconnue. Mais inconnu pour qui. Oui bien sûr pour moi. Je sortais systématiquement de l’appartement dès l’aube jusqu’au coucher du soleil. Je ne savais absolument pas où me diriger, ni même comment me déplacer. Je ne connaissais pas la ville. Marcher sans destination. Se déplacer pas à pas jusqu’à ce que la fatigue ne m’envahisse. Au fur à mesure on se donne des sortes de buts en se disant : je marcherai jusqu’à ce point que je vois là, je marche une demie heure encore, etc. ** Il n’y a plus le romantisme de la flânerie, car je suis dominé par mon corps, par le désir de demeurer. Le voyage compte sur la distance d’ici à là-bas. Je m’arrêtais souvent devant des paysages. Des paysages sur lesquels je pouvais m’appuyer. Des paysages qui se taisaient. Pourtant j’étais loin d’eux. *** Ils me murmuraient en se taisant. Ils se montraient en se cachant. Néanmoins, je ne sais toujours pas s’ils étaient vraiment cachés, s’ils étaient muets. Je ne connaissais pas la ville. Je ne connaissais nulle part. Ils étaient là. Peut-être est-il absurde de dire que je m’arrêtais devant un paysage, car on est toujours en face de paysages. Même à ma droite, à ma gauche, derrière mon dos. Je suis entouré de paysages. C’est simplement que j’aperçois à nouveau la vue à travers les yeux. Je marche de la masse vers la masse. La masse de gens, la masse de regards croisés, la masse de voix entremêlées. Toutes les articulations s’entassent. Il n’y a jamais le tout mais elles s’entrevoient, elles chuchotent.


* Ne plus rien vouloir.
   Attendre
   jusqu’à ce qu’il n’y ait rien à attendre.

   Tu ne bouges pas, tu ne bougeras pas.
   Tu n’as plus besoin d’excuses, de regrets, de nostalgies.
   Tu ne rejettes rien, tu ne refuses rien.
   Tu as cessé d’avancer, mais c’est que tu n’avançais pas

   Tu ne repars pas,
   tu es arrivé

   Ce sera devant toi, un vie immobile.
   Minute après minute, heure après heure, jour après jour, saison après saison,
   quelque chose va commencer qui n’aura jamais de fin
   ta vie végétale, ta vie annulée.
   Vie sans surprise,
   tu es à l’abri.

** Tu marches encore, au hasard, tu te perds, tu tournes en rond. Tu te fixes parfois des buts dérisoires. Tu entres dans des libraires et tu feuillettes des livres sans les lire. Tu entres dans des galeries de tableaux et tu en fais le tour, scrupuleusement, t’arrêtant devant chaque toile, penchant la tête à droite, clignant de l’œil, t’approchant pour lire le titre, ou la date, ou le nom du peintre ; te reculant pour mieux voir. Tu signes en sortant d’un grand paraphe illisible qu’waccompagne une fausse adresse.

*** Tu es seul. Tu apprends à marcher comme un homme seul, à flâner, à traîner, à voir sans regarder, à regarder sans voir.

Enfin, je m’arrête devant le moment où tout se tait, le moment où je deviens un paysage moi-même. Je me tais. *


* Tu t’es arrêté de parler et seul le silence t’a répondu.
   Mais ces mots, ces milliers, ces millions de mots qui se sont arrêtés dans ta gorge,
   les mots sans suite,
   les cris de joie,
   les mots d’amours,
   les rires idiots,
   quand donc les retrouveras-tu ?

   Tu ne veux que durer
   Tu ne veux que l’attente et l’oubli

   Cesse de parler comme un homme qui rêve.

Back / Home